Publié par Gérard Glatt

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Au mois de juillet 1980, Alain Oulman me téléphone. Il était alors gérant des Editions Calmann-Lévy. Il m'apprend que l'un de ses auteurs, il s'agit de Patricia Highsmith, a fait l'objet d'un contrôle par la Direction Nationale des Enquêtes Douanières. Elle est fort mécontente de son avocat, davantage intéressé, dit-elle, par ses notes d'honoraires que par l'intérêt de ses clients. Pour cette raison, Alain Oulman me demande s'il me serait possible de démêler l'affaire, d'autant que Patricia Highsmith, perturbée par ce qui lui arrive, est sur le point de quitter la France où elle habite depuis déjà de longues années.
 

C'est dans ces circonstances que je fais la connaissance de Patricia Highsmith, auteure incontournable du XXe siècle par le talent, et des plus attachantes par la personnalité. A ce moment, elle vient de sortir " Sur les pas de Ripley ", héros mythique s'il en est, et trouble, que l'on retrouvera une dernière fois dans " Ripley entre deux eaux ", publié en 1992, toujours chez Calmann-Lévy. 

A cette époque, déjà conseil en commerce extérieur depuis sept ans, c'est quotidiennement que je fréquente l'Administration des Douanes, notamment dans le cadre de dossiers contentieux qui ont pour origine une réglementation des changes particulièrement sévère et, souvent, inutilement injuste dans ses conséquences. Ce qui fut d'ailleurs le cas pour Patricia Highsmith, choquée " d'être traitée comme un escroc par des représentants du gouvernement français " devait-elle écrire à son avocat dans une lettre du 27 juin 1980, quelques jours avant qu'Alain Oulman ne fasse appel à moi.

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Que c'était-il donc passé ? Le 26 mars 1980, à dix heures du matin, deux inspecteurs des douanes s'étaient présentés chez Patricia Highsmith, 21 rue de la Boissière à Montcourt-Fromonville, près de Nemours, afin de procéder à une visite domiciliaire conformément, je cite le procès-verbal : " aux articles 64 et 454 du Code des douanes." Le but de cette visite : " La recherche de tous documents bancaires relatifs à des droits d'auteurs versés à l'Etranger et non rapatriés en France dans les conditions définies par l'Article 6 du Décret 68-1021 du 24 novembre 1968 réglementant les relations financières avec l'Etranger. "

Au terme de l'enquête ainsi opérée, il s'était avéré que Patricia Highsmith avait perçu, pendant les années non prescrites, entre 1977 et 1980 par conséquent, quantité de droits d'auteur issus de la vente de ses oeuvres en dehors de la France, droits qu'elle avait laissés sur ses comptes bancaires aux Etats-Unis, mais qui, au regard de la réglementation française auraient dû être rapatriés et placés sur un compte résident ouvert auprès d'un banque française ou installée en France. Pourquoi ? Tout simplement parce qu'elle-même résidait en France. L'infraction commise relevait du pénal, en cas de poursuite judiciaire, et la pénalité encourue pouvait être de l'ordre de plusieurs fois le montant des sommes non rapatriées. Patricia Highsmith était bouleversée.

C'est dans cet état de désordre, en ce mois de juillet 1980, que je la reçois, accompagnée d'Alain Oulman. Est-ce la première fois que je la rencontre ? Bien que l'hôtel particulier qu'occupe Calmann Lévy, rue Auber, soit loin de m'être inconnu, il me semble que oui. De toutes les façons, c'est aujourd'hui que je la découvre, aujourd'hui que ce maître es-psychologie m'apparaît sous son vrai jour : une petite bonne femme craintive, à la voix douce, et toute vêtue de noir. Elle s'asseoit et, dans un français mal aisé, bien qu'elle vive en France depuis 1967, elle tente d'exprimer son incompréhension, ce mal intérieur, comme un cancer, qui s'est immiscé en elle ce fameux matin où des étrangers ont investi sa chambre, ce lieu secret, intime, hanté par son oeuvre, car c'est là qu'elle écrit, qu'elle respire, qu'elle vit, et pour y découvrir quoi ? Rien. Rien si ce n'est ce qu'elle-même aurait pu leur donner, à ces fonctionnaires maladroits, s'ils le lui avait demandé.

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Je tente de la calmer, de réduire sa souffrance. Je lui explique que ces fonctionnaires maladroits, oui, certainement, n'ont fait que leur métier. Je suis de son avis : la réglementation est absurde, mais elle existe ; nous n'y pouvons rien, ni les enquêteurs, ni Alain Oulman, ni moi-même ; sans doute, les enquêteurs ne sont pas d'une extrême finesse... Mais, à présent, l'essentiel n'est-il pas que tout cela se termine dans les meilleures conditions souhaitables ? Nous convenons de se revoir, dès que j'aurai rassemblé les éléments indispensables à la rédaction du mémoire en défense que je ferai parvenir ensuite à l'Administration des Douanes. 

Je ne revois Patricia Highsmith qu'une seule fois. Toujours accompagnée d'Alain Oulman. Le reste du temps, nous ne nous parlons qu'au téléphone. Mais Patricia Highsmith a toujours à coeur de confirmer nos entretiens par une petite lettre. En général, une lettre tapée à la machine, mais dont le clavier, comme tous les claviers anglo-saxons, est dépourvu d'accents, pour le a comme pour le e. Alors, elle s'applique à corriger ces quelques imperfections à la main avant de procéder à l'expédition de chacune d'entre elles. 

Patricia Highsmith ne se remet pas de la façon dont elle a été traitée. " Comme un escroc, " a-t-elle dit. Puis-je lui donner tort ? Je connais trop le comportement souvent indigne de certains enquêteurs. Dans mon bureau, combien de personnes, des dures parfois, accusées à tort des pires maux, ont éclatées en sanglots en me relatant ce qu'elles avaient subi le jour-même ou la veille, au cours de visite domiciliaire du même type. D'un autre côté, je sais aussi que ces mêmes enquêteurs ont souvent en face d'eux de véritables monstres et que, sans ce savoir-faire qui déconcerte, nombre d'entre eux courraient toujours. 

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Une fois pour toutes, Patricia Highsmith refuse de comprendre. Elle a été atteinte en profondeur et, maintenant, la voici à cette place qu'elle pensait réservée à ses personnages, où la douleur, née du traumatisme, devient très vite obsessionnelle. Une place qu'elle ne peut assumer si aisément. D'autant qu'elle a déjà pour fardeau son mal être personnel, sa différence. Ce n'est pas pour rien qu'elle a écrit " Carol ", il y a longtemps déjà, c'était son deuxième roman, ce livre que refusa son éditeur américain en raison de la hardiesse du propos : deux femmes amoureuses, qu'elle publia néanmoins, mais sous un pseudonyme.

Patricia Highsmith a décidé de quitter la France. Elle a trouvé une maison dans le Tessin, une bicoque plutôt, dans un village retiré de la Suisse, à Aurigeno, non loin de Lugano. Je tente encore de la convaincre. Je l'assure que l'Administration des Douanes ne lui en veut pas autant qu'elle se l'imagine. La preuve : pour en finir, en octobre 1980, un arrangement lui est proposé moyennant une amende des plus modiques. Mais il est trop tard. A plusieurs reprises, je tente maintenant de l'appeler au téléphone. Personne ne répond. " Comment se fait-il ? " Alain Oulman me demande d'insister, de toujours lui laisser un message sur son répondeur, et qu'ensuite elle me rappellera. Ce que je fais, étonné. De fait, elle me rappelle bientôt. Me rappelle systématiquement, et s'excuse de ses absences répétées, ajoutant à chaque fois qu'elle devait être sur le chemin de La Poste ou pas encore de retour.

Un jour, je demande à Alain Oulman pourquoi Patricia Highsmith se rend si souvent à La Poste ? Ne pourrait-elle, par exemple, grouper ses envois ? Je plaisante, mais Alain Oulman fait mieux que moi : il rit aux éclats en écoutant ma question. Au vrai, me dit-il, il y a bon temps que la raison évoquée par Patricia Highsmith est éventée. Quand elle dit être allée à La Poste, cela signifie qu'assommée par le whisky qu'elle a absorbé, elle ronfle à poing fermé. D'où l'intérêt de laisser des messages sur son répondeur... Je souris à mon tour, car si je savais que Patricia Highsmith était une adepte de la dive bouteille, je ne pensais pas que ce fût à ce point.

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Patricia Highsmith est déjà installée à Aurigeno, lorsqu'elle s'acquitte d'une pénalité de 10.000 francs (1.500 euros actuels). Les droits d'auteur dont l'Administration des Douanes exigeait qu'ils fussent rapatriés en France, restent finalement à l'étranger : en effet, le droit qui s'appliquait à Patricia Highsmith, considérée comme résidente de France, tombe de lui-même dès lors qu'elle n'y réside plus.

A quelque temps de là, la Banque de France fait savoir que la réglementation appliquée à l'encontre de Patricia Highsmith ne lui serait plus opposable désormais, quand bien même serait-elle encore résidente de France, dès lors qu'elle est de nationalité étrangère. Il aura fallu quatorze ans pour que le bon sens s'impose ! Un peu rêveur, mais surtout désireux de voir Patricia Highsmith se réinstaller en France, je lui fais connaître la nouvelle... L'histoire s'arrête là.

Patricia Highsmith est décédée à l'hôpital de Locarno le 5 février 1995 ; elle repose au cimetière de Tegna. Cette même année, quelques mois plus tard, " Small g, une idylle d'été " est publié par Calmann-Lévy, l'éditeur, en France, qui publia l'ensemble de son oeuvre. Dans ce roman, Patricia Highsmith évoquait la communauté gay de Zurich et " brossait d'une plume impitoyable et sûre le tableau d'une société confrontée à l'évolution des moeurs et de la sexualité, à la menace du sida, de la drogue et de l'insécurité urbaine...

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