La note de lecture qui suit a été publiée par la Revue Littéraire EUROPE, dans son numéro 995 du mois de mars 2012. Je remercie vivement Charles Dobzynski et Jean-Baptiste Para, les rédacteurs en chef de la revue, pour l’accueil qu’ils ont toujours réservé à mes textes, et plus particulièrement pour celui-ci.
 

Eaux dérobées, de Daniel Cohen, a été publié au mois de novembre 2010 par les éditions Orizons. Je souhaite vivement que la chronique que j’en ai tirée incite ses quelques lecteurs à aller plus avant dans la découverte d’une oeuvre que je crois être majeure dans son domaine.

 

 

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Daniel-Cohen-gglatt-copie-1.jpgJe l'avoue, ce n'est jamais sans appréhension que j'aborde la lecture d'un livre dont l'épaisseur excède les trois centimètres, dimension que j'ai dû, un jour, il y a bien longtemps, me fixer comme réglementaire. Ce n'est pas que je craigne que l'auteur ne s'essouffle et finisse par m'ennuyer, surtout si l'écriture a le talent que j'espère ; c'est tout simplement que, me connaissant, je redoute cette infidélité chronique dont je me sais atteint et que pas même le cachet d'aspirine le plus fortement dosé n'a jamais pu dissiper. Raison pour laquelle je n'ai d'ailleurs toujours pas compris comment j'ai pu affronter avec tant de bonheur Emile Zola, Martin du Gard, Proust et même Georges Duhamel sans en sortir ni abattu ni anémié.

Ce préambule, parce que je redoutais, voyant la dernière livraison de Daniel Cohen posée sur mon bureau, l'air de me dire : « A nous deux ! », de n'avoir pas le courage de l'ouvrir. Pensez donc ! Dix centimètres d'épaisseur, pas un de moins, et très exactement 1411 pages. Et puis, nouveau miracle, je l'ai finalement ouvert et je suis allé au bout...

Alors, que sont donc ces
Eaux dérobées que Daniel Cohen nous propose aujourd'hui ? Autant le dire : une somme, un monument, une vie toute entière où grouillent, comme des asticots, dans le style le plus enlevé, le plus flamboyant qui soit, où le brillant et la vulgarité se fréquentent sans arrière pensée, autant d'individus, médiocres ou géniaux, et de situations, cocasses ou insoutenables, que l'on puisse imaginer.

Les
Eaux dérobées, nous prévient Daniel Cohen, titre tiré du livre des Proverbes, suscitent une jouissance : « celle de l'écriture, dérobée à un long et épuisant travail intérieur. » Jouissance de l'écriture ou jouissance physique que procure l'écriture ? Car il y a bien de la jouissance, en effet, dans cet écrit qu'est Psoas, le premier volet des Eaux dérobées, jouissance quasi mystique, douloureusement éprouvée par ce fils qui, à l'infini de l'espoir, ne va cesser de vouloir redonner une existence, comme on reconstituerait un corps pièce à pièce, à sa mère qui meurt : « Elle souffrait de me voir souffrir. » Ouvrage écrit, réécrit, Psoas, c'est aussi Cancériade, publié en 1983, une même histoire, une même maladie, insupportable, mais atomisée, éclatée su-perbement et, tout autant, simplement. Un récit, un journal, presque un essai. Des mois, des jours, des heures qui s'égrènent et se disent, entre la vie et la mort, entre l'ici et l'ailleurs, Paris et l'au-delà.
   

Tout est dit, pourrait-on s'exclamer au terme de ce long voyage qui nous en-traîne dans une bataille à l'issue déjà connue, aux confins de l'abandon. Tout est dit ! Mais ce serait oublier que pour l'enfant, pour l'homme qu'il deviendra, la mère est par excellence, et plus que ne peut l'être n'importe quelle divinité reconnue ou non, la création du monde et son origine. Il sait que, sans elle, il n'aurait pu être ; comme il sait que, sans elle, il ne sera plus qu'un élément du tout, indispensable à ce tout, mais infiniment minuscule, infiniment fragile. Ainsi, c'est encore à elle que, désespérément, il tente de s'accrocher, au souvenir qu'il en a ou qu'il aurait aimé en avoir, aux souvenirs de lui, également, qu'elle aurait pu emporter avec elle si elle n'était partie si vite et si loin.

   
eaux-derobees-d-cohen.jpgDaniel Cohen nous livre alors un roman, et c'est D’Humaines conciliations. Dans la continuité de Psoas, il nous donne à connaître Nafala, la mère de Nal, l'errance fantomatique d'un monde qui, comme la chair et le sang, lorsque plus rien ne les anime, frôle l'insoutenable un moment et finit par l'atteindre. Lui est Nal, l'écrivain, ce beau jeune homme qui, dans les salons de Prague, aguiche Gide et encourage Klaus Mann. Il écrit : « Comment par les mots, alléger le poids des corps? Les premiers s'effilent, s'enchevêtrent. Et les seconds ? Conter une, deux, trois vies ; tracer une, deux esquisses, puisque la première - ou la troisième - a allaité les deux autres, celle de l'homme qui, après s'être regardé dans un miroir, a fait choix. » L'ai-je dit ? Nous sommes dans la montée du nazisme, même si l'avant et l'après nous sont méthodiquement et savamment exposés. Et Nafala von Shwartzenberg, comme Nal, comme nombre d'autres, ont tout à craindre de la chute à venir de l'Allemagne : cette gigantesque tuerie, barbarie de l'extrême qui, sous les jupons d'une aristocratie aussi décadente qu'aveugle, que l'on soit à Prague, notre véritable héroïne, ou à Paris, à Séville ou à Venise, à Lisbonne ou à Vienne, s'insinue à visage presque découvert. Oui, comment, par les mots, alléger le poids des corps ? et celui des événements ? assouplir la sphéricité du monde, que l'on soit Juif ou non ? Rendre admissible, l'inadmissible réalité des hommes ?
   

Il ne servirait à rien ici de fournir au futur lecteur les quelques clés que nous livrent Daniel Cohen, au terme de ce deuxième volet, l'ouvrage dans son ensemble en compte quatre. Car il est vrai que la densité, la richesse du texte en références historiques n'est pas sans soulever quelques questions : ou l'on se laisse entraîner, sans réfléchir, par le courant du fleuve ; ou bien, de temps à autre, on s'interroge. Et comment, en effet, ne pas s'interroger ? Parce que les personnages : Nafala, Nal, et notamment Pauline, que je n'ai pas citée, ne se contentent pas de vivre ou subir une histoire, leur roman ; ils vivent et circulent, comme à leur aise, « dans l'ouragan d'une Allemagne meurtrière », en compagnie des politiciens les plus divers, des écrivains les plus grands, des artistes les plus reconnus. Alors, pourquoi l'Allemagne ? Pourquoi la culture allemande ? Comment expliquer pareille assimilation de la part de Daniel Cohen ? A ces questions, il répond à sa manière. Etait-ce nécessaire ? Je ne sais. Retenons que pour lui ce devait l’être.
   

C'est en tout cas tout naturellement, du moins selon moi, que Un Saharien en son dire allemand s'impose ensuite à la lecture. Mais cette fois-ci, c'est l'Histoire, celle qu’on écrit avec un grand H, qui se raconte, avec complaisance parfois, en se servant de ce Saharien - Daniel Cohen, bien sûr -, pour se mettre en valeur. Un Saharien qui n'a pu la connaître, n'étant pas encore de ce monde, mais qui, pourtant, dans des pages aussi lumineuses que douloureuses, la porte sur ses épaules et son dos, l'affronte dans toute son horreur : c'est la Shoah, la tueuse, cette préoccupation première, parce que vitale, afin que le IIIe Reich accomplisse « sa glorieuse et totémique action : déjudaïser l'Europe. » On en frémit, on en tremble, on en pleure, on ne se remet pas d'Auschwitz ! C’est l’Histoire, notre Histoire, qui s’interroge, qui se demande comment l’Allemagne, cette Allemagne aimée, adulée, au passé si remarquable, a pu en arriver là ; l’Allemagne, oui, mais pas seulement, parce que les Juifs, les Juifs… en France comme ailleurs, et bien avant l’affaire Dreyfus… Pitoyable exemple que celui de Flaubert, non le moindre de nos écrivains, nous sommes encore au XIXe siècle, s’adressant à Jules Duplan, à propos de Salammbô : « …Si toutes ces considérations étaient levées, je passerais sur la première de toutes, qui est une répugnance, une horripilation ex-trême à me laisser juger par M. Lévy. » Il parlait de son éditeur.
   

Ainsi, Daniel Cohen, alias le Saharien, né tout de même outre Méditerranée, nous entraîne-t-il peu à peu, comme essayiste et historien, jusqu’à « l’hallucinante course vers l’enfer ». Cette course vers l’enfer qu’ont connu, à leur manière, c’était un roman, Nafala von Shwartzenberg et son fils Nal. Ainsi Daniel Cohen construit-il ligne après ligne, et avec quel savoir ! ce mémorial grandiose qui nous manquait peut-être, celui que seuls les mots pouvaient nous offrir, et qui soit encore capable de résister à l’usure du temps : le mémorial de l’humaine condition.
   

« Ce livre est une émotion ; il est né pourtant d’un projet raisonné et organisé ; sans ma mère, sans D’Humaines conciliations, ce Saharien en son dire allemand ne serait pas sorti de mes lectures. Ce que je sais, et ce que j’ai appris de moi-même, étrangement, est dû évidemment aux livres. » Ces livres à la forme parfaite, presque exemplaire, qui sont l’existence même de Daniel Cohen, le sang qui coule dans ses veines et marque au plus près le quatrième et dernier volet de ce cycle, le deuil de l’être cher que murmure, telle une source claire, à voix très basse : Où tes traces... Comme la longue marche de nuit, sur un tapis de feuilles, d’un homme qui remonterait un boulevard, et, pensif, n’aurait, pour seules compagnes, que les ombres d’un monde imaginaire, connu de lui seul.
   

Et je me dis qu’il y a bien du Chateaubriand dans tout cela, dans la dimension et dans l’intention. Une espèce de génie qui, par amour, et malgré toutes les affres subies, donnerait encore un sens aux hommes.
Eaux dérobées ? Ces eaux qui s’abandonnent lorsque l’enfant vient au monde. Cette eau que le soleil enlève à la terre pour que les animaux de l’arche, et Noé, puissent croître à leur guise. Cette mer, enfin, qui se dérobe sous les pas de Moïse, pour les sauver, lui et les siens. Oui, une folie romantique, certainement. Mais la folie d’un homme qui croirait encore en l’humanité. A lire, à lire.
   

Un mot encore pour évoquer le très beau cahier photographique dû au peintre et photographe Andrew Pockett. D’Humaines conciliations, par les images qui nous sont données de Prague, n’aurait pu, je le crois, être mieux illustré.


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