Publié par Gérard Glatt

En 2015, l’Association des écrivains bretons décidait de créer un prix de poésie Angèle Vannier. Pour certains, cela devait aller de soi. Pour d'autres, en revanche, qui ignoraient que Charles Le Quintrec dans ses Grandes heures littéraires de Bretagne lui avait réservé un long article, il ne manquait aucunement.

En Bretagne, en tout cas, beaucoup connaissent Angèle Vannier. Du moins en Ille et Vilaine. Et au-delà, en Morbihan. Ils la connaissent, mais sans s’interroger. Seulement comme adresse postale. Car Angèle Vannier, c'est ici le nom que l'on a donné à un collège. Un peu plus loin, à une école. Et plus loin encore à une bibliothèque municipale. C'est aussi le nom que porte une rue. Dans combien de villes, de bourgs ou de villages ? Son nom a même été donné à un centre d'éducation sensorielle pour déficients visuels.

Mais Angèle Vannier, en Bretagne, je veux dire en France, c'est aussi beaucoup plus que cela : une poétesse, et non des moindres. Et parce que le mot poétesse me blesse la langue, je lui préférerai ici celui d’artiste. Angèle Vannier était une artiste, une de ces artistes que d’aucuns, ont chanté jusqu’au-delà de notre océan. Une artiste au talent aussi fou qu’elle était courageuse, une artiste inspirée et sensible à l’extrême.

Angèle Vannier, poétesse de légende...Angèle Vannier, poétesse de légende...

En quelques mots, son histoire. Son histoire et non sa biographie. Le terme légende serait même plus approprié. Parce qu'en arrivant au monde, la petite Angèle est déjà ce qui deviendra et restera un secret de famille. Le secret de sa famille...

Elle naît à Saint-Servan, le 12 août de 1917. Saint-Servan, commune maintenant rattachée à Saint-Malo. Et comme elle a sept mois, en avril 1918, ses parents, Emile Vannier et Jeanne, née Gautier, la confie à sa grand-mère maternelle qui vit à Bazouges-la-Pérouse, en compagnie de sa fille, tante d'Angèle, de sa belle-sœur et d'une servante. C'est donc dans l'environnement immédiat de ces quatre femmes qu'elle grandira jusqu'à l'âge de huit ans lorsqu’elle retrouvera, à Rennes, sa famille au complet : son père et sa mère, mais pas que. Car Angèle n'était pas fille unique. Elle avait en effet deux sœurs et un frère, elle-même étant la troisième d'une fratrie qui comptait quatre enfants : Eugène, né en 1911, Jeanne, arrivée un an plus tard, en 1912, Angèle, en 1917, et, bien avant qu'elle ne les rejoigne tous, à Rennes, Hélène, née comme elle à Saint-Servan, le 15 avril 1920. 

Tandis que la raison pour laquelle Angèle Vannier fut confiée à sa grand-mère maternelle à l’âge de sept mois, puis récupérée par ses parents huit ans après, demeure un secret, reste également secrète la raison pour laquelle elle ne fit guère allusion à ses frère et sœurs. Ce qui est certain, en revanche, c'est que, toute jeune, élevée comme dans cette maison de Bazouges-la-Pérouse, à l'allure austère, dénommée le Châtelet, du nom que porte la rue où elle se situe encore, élevée comme une princesse entre des veuves et des vierges et bercée à longueur de temps par les contes et récits de Viviane et de Merlin, de Morgane ou de Lancelot, devient elle-même légende à part entière. Mais légende, hélas ! bientôt blessée dans son corps, frappée de cécité. Elle avait alors vingt-et-un ou vingt-deux ans.
        
Serait-ce trop d’assurer que grâce à ce mal ou à cause de lui, Angèle Vannier, à sa façon, n'a pas fait que rejoindre la légende Arthurienne qui coulait dans ses veines, mais en est elle-même devenue l’un de ses principes essentiels ? C’est qu’avant même qu’Angèle n’ait rencontré le poète Théophile Briant, elle fut sans doute, parmi les derniers poètes ou bardes bretons, la seule à s'être aussi parfaitement identifiée à ce monde invisible.

Avant cela, cependant, elle a entrepris des études de pharmacie. A-t-elle été motivée par son frère Eugène, qui deviendra médecin et s'installera dans La Hague ? Toujours est-il que meurtrie par ce qui lui arrive – c'est à la suite d'un glaucome – elle abandonne tout et se retire une année entière au Châtelet. Période douloureuse, pendant laquelle, pourvue de ce courage dont elle a toujours fait montre, elle se promène, accompagnée de la servante de sa grand-mère, dans cette campagne qu'elle a connue gamine et dans la forêt voisine de Villecartier qu'elle retrouve chargée d'odeurs et de bruissements, et reconstitue avec le toucher : cette feuille qui lui caresse l'oreille, ou cette racine dans laquelle elle manque se tordre le pied. Comme il est nouveau ce monde, et traître, où elle a vécu, mais qu’elle doit appréhender maintenant d’une toute autre façon, avec les yeux qui lui restent : les yeux du dedans.

C’est précisément avec ses yeux là qu’elle devient bientôt cette artiste dont on parle à présent. Elle connaît les poètes, elle connaît Théophile Briant, elle connaît Le Goéland, cette revue de poésie qu’il publie, à laquelle elle est abonnée et qu’on lui lit. Tout naturellement, elle qui écrit des poèmes, ou qu’elle dicte, ce serait plus exact, un jour les adresse à Briant : il les retient, elle l’intéresse ; en 1947, il fera publier son premier recueil : Les songes de la lumière et de la brume. Il en écrira également la préface. Et lui-même publiera, aux éditions du Goéland, en 1950, le second recueil d’Angèle : L’arbre à feu, cette fois-ci préfacé par Paul Eluard. Préface dont tout un chacun, admiratif de l’art et de l’un et de l’autre, retient encore ce jugement : « Le soleil et l’azur, les fruits, les fleurs, les blés, le visage des hommes, leur rêve et leur effort, leur amour et leur peine (…), Angèle Vannier préserve tout de l’ombre. Merveilleusement. »

A Bazouges-la-Pérouse : Le Châtelet...A Bazouges-la-Pérouse : Le Châtelet...

A Bazouges-la-Pérouse : Le Châtelet...

Après être revenue à Rennes, où, dans la compagnie de Per Jakez Hélias, elle participe à quelques émissions sur la radio locale, Angèle Vannier gagne Paris. Théophile Briant n’y est pas pour rien. Chez Lipp (la Brasserie), elle rencontre des écrivains, poètes et romanciers : Charles Le Quintrec, Maurice Fombeure, Germaine Beaumont, Divine Saint-Paul-Roux, Patrice de la Tour du Pin, Luc Bérimont, et Paul Eluard, bien sûr. Elle s’est aussi mariée et habite alors à Neuilly. Angèle étonne. Angèle captive. Elle écrit des chansons, du moins les écrit-on sous sa dictée, dont Le chevalier de Paris grâce auquel Edith Piaf remportera, en 1950, le Prix du Disque. Catherine Sauvage chante de ses œuvres, Yves Montand aussi, et d’autres encore à l’étranger : de Franck Sinatra à Nat King Cole en passant par Marlène Dietrich. Et bientôt, plus haut que jamais, son mal, elle le revendique comme un trésor du ciel : il est en fait le nerf, le ressort avéré de son inspiration. Ainsi, écrit-elle :

Ma ville est bâtie sur l’eau
C’est un très joli bateau
Qui promène ses fenêtres
Tout autour d’une planète
Où les choses ont des yeux
Qui me baisent sur le front
De leur ombre et de leur feu
Selon l’heure ou la saison
Où les bêtes qui me voient
Ne sont jamais à l’étroit
Dans un moule trop petit
Elles ont des corps construits
A la taille de leurs cris.

Quelle liberté nouvelle qui ne lui impose plus une vie ordinaire, ce quotidien aux formes figées ! Il y a du Platon dans tout cela, où nous ne distinguons que les ombres changeantes d’une possible réalité. Quelle liberté retrouvée que celle-ci qui lui permet de réinventer à loisir ce monde où elle vit, comme elle réinvente l’amour, l’absence d’une mère ou l’abandon d’un père :

 

Si vous voulez que je revienne

tenez en laisse les chiens bleus

qui se découpent sur la neige.

Ils ont veillé sur mon berceau

ma mère était sans homme au fronton de la fable

mais votre cou s’enroule – et le mien –

sur une écharpe rouge

qui m’envoûtait à ma naissance

au fond d’un lac

où je perdais mes yeux

éblouie

Mais la tristesse de l’égérie – égérie du Surréalisme – se révèle parfois tranchante comme une lame, comme dans l’écharpe rouge et les chiens bleus, évoqué à l’instant. D’autres fois, dans de superbes visions où le vers littéralement chante à l’oreille, l’amertume l’emporte sur l’ivresse. Et même aussi sur ce bonheur fou, en 1963, de recevoir le prix Valentine de Wolmar que lui décerne l’Académie Française. Ainsi, dans Le sang des nuits, cette douleur à briser l’âme, surprenante de densité, toujours allusive, d’une reine prisonnière d’elle-même, follement éprise, prisonnière et déjà morte, fantôme errant dans son château :

Tous les miroirs sont veufs et les fuseaux brisés
Dans le château où vit l’ombre de cette reine
Un loup s’endort au cœur d’un triangle écarlate
(…)
La reine est morte
Un serpent coule dans sa bague
(…)
Dans un crime oublié au fond d’un corridor
Aveugle au temps
Une araignée couve un trésor
(…)
La reine est morte
Et l’ombre de la reine est en péril de mort

En 1973, Angèle Vannier revient à Bazouges-la-Pérouse. Elle est alors divorcée. Elle rencontre le jeune harpiste Myrdhin. Avec lui, elle crée La Vie tout entière. Un spectacle qui circulera partout en Europe, où se mêlent étroitement la harpe celtique et la poésie de l’artiste. Jusqu’en 1980, sans relâche, Angèle Vannier va de conférence en conférence, de récitals de poésie où elle dit ses textes en émissions de radio. Et puis un jour, lasse, fatiguée d’avoir trop donné, elle décide de tout quitter : Brocéliande et sa demeure, et le charme des contes. Elle décède le 2 décembre 1980 à Bazouges-la-Pérouse. Elle a 63 ans.

Angèle Vannier - Poèmes choisis - Rougerie - Je me suis exilée (extraits)Angèle Vannier - Poèmes choisis - Rougerie - Je me suis exilée (extraits)

Angèle Vannier - Poèmes choisis - Rougerie - Je me suis exilée (extraits)

Dans son Histoire de la poésie française du XXe siècle, Robert Sabatier disait ceci : « Qu’Angèle Vannier écrive en vers mesurés ou libres, elle discipline et manifeste une grande rigueur. Atteinte de cécité, sa poésie prend la place d’un sens perdu. Ultra-sensible, Angèle Vannier, dans la simplicité, a souci de chanter, sans s’attendrir sur elle-même, et sans refuser sa différence. (…) Elle a le sens du quotidien et sait en extraire le merveilleux cher à qui est né dans la forêt de Brocéliande… » Il ajoutait encore : « A l’angoisse, à la douleur, aux difficultés de sa condition, elle pouvait répondre par le chant, un chant passionné, venu du tréfonds de sa vie et devenu offrande. » Et continuant de le citer : « Elle (adhérait) à la vie de tout être souffrant, que ce soit le voyou à l’œil louche, la fille qui se suicide par amour, les filles de joies ou les crucifiés. (…) Du début à la fin de son œuvre, rien qui soit gratuit. »

G. Glatt   Le 3 novembre 2015

Il est possible de retrouver cet article sur le site de l'Association des Ecrivains Bretons en cliquant sur ce lien

 

 

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Guy Allix 22/01/2019 14:36

Merci à vous Gérard Glatt pour cet article très informé sur Angèle Vannier.
Cordialement.
Guy Allix