Publié par Gérard Glatt

Cette note de lecture a été publiée dans le n° 1034-1035 de la revue EUROPE au mois de juin 2015.

Voltaire serait encore là qu'il aurait souhaité, j’en suis persuadé, avoir écrit ce roman. Ou plutôt ce conte. Car il s'agit d'un conte qui aurait pu être de sa façon, philosophique. Conte sur le mal être des hommes tel qu'il peut être ressenti aujourd'hui pour qui réfléchi un peu sur ce que nous sommes devenus, sur ce que nous avons été, sur ce que nous deviendrons. " Conte cruel et tendre sur la différence, la solitude d'un être d'une sensibilité hors norme évoluant dans une société malade qui assassine les anges. " Ainsi nous est présenté Lento par son éditeur, sur la quatrième de couverture de ce petit livre d'à peine 140 pages.

En effet, Lento nous apparaît dès l'abord comme un personnage hors norme : " Lento n'en finit pas de naître. Une femme, jambes ouvertes sur la table d'accouchement, face au corps médical stupéfait. Lent glissement vers la lumière aveuglante. " Il ne se détachera de sa mère qu'au bout de soixante-douze jours. De cette extrême lenteur, à une époque où l'on n'a même plus le temps de penser, tant la durée a perdu de signification, Lento ne se défera jamais. Pourquoi ? Il ne l'expliquera pas lui-même. A quoi bon ? Il est ainsi conçu. C'est sa nature. Notre nature originelle, sans doute. En revanche, pour son entourage, pour ceux qui accepteront de marcher à son côté, à son rythme, il y aura là comme la découverte d'un étrange bien-être. Et si ce n'était jamais, alors, que la redécouverte d'un paradis à jamais perdu ? Dès lors, oui, certainement, Lento ne peut-être qu'un ange. Un ange venu de ce paradis. Un paradis où les abeilles se laisseraient doucement caresser.

Lento, de Antoni Casas Ros (Christophe Lucquin Editeur)

Seulement, voilà, les anges ont-ils encore une place sur cette planète où ne règne plus que la folie ? Non, bien sûr, Antoni Casas Ros n'évoque pas la folie du monde. Le monde est fou, on le sait, mais qui pouvons-nous ? Plus habilement, notre philosophe, en inversant les rôles, traite de la folie de cet ange. De la folie de Lento. De son handicap. Lento ne peut pas suivre en classe. Lento ne peut fonctionner à l'allure du " Dépêche-toi ! " auquel sont soumis les enfants, tant qu'ils sont enfants, puis les adolescents, et, enfin, les adultes. Ainsi, Lento devient-il cet handicapé mental à la vie d'autant plus difficile, d'autant plus insupportable que son fonctionnement est jugé incompatible avec les règles établies.

La société ne veut donc pas de lui. Elle finit par l'enfermer. Au sens propre du terme. Blouse blanche. Chambre d'électrochocs. Puis retour à la liberté. A la réalité. Lento se sauve, il veut vivre. Il découvre l'amour, et ce sera Aurora, il renaît à la mer. Mer, mère, ou bien mer, matrice. Là-bas, au loin, du côté de Barcelone, mais ça pourrait être ailleurs, il apprend, réapprend les sens. Il a soif de tout. " A mes débuts, je n'ai pas connu la faim puisque j'étais encore relié au cordon ombilical de ma mère. Pas d'obsession première. Un mauvais début quant à mon intégration sociale. (...) Je voyais le monde avant de vouloir le dévorer. " Au début était l’homme. Cet homme que Lento construit, reconstruit peu à peu, à cette allure qui lui convient. Avec Anorexia ou Aurora, la naissance de l’aube. « Quand quelqu’une ouvre une porte, tu ne vois que la porte. Pour ne pas sombrer, jour après jour, j’inventais des exercices pour reconnecter mes fils. Il fallait faire tout ça sans éveiller l’attention. Il fallait coller à l’image que les autres ont de la folie. (…) A force de faire le fou, on le devient. » A force de faire les fous, les hommes le sont vraiment devenus. Comment tout cela finira-t-il ?

Lisant Lento, à découvrir absolument, je n’ai pu m’empêcher de repenser à ce très beau roman de Didier Martin : Un garçon en l’air, publié chez Gallimard en 1977. Charles Dobzynski me l’avait confié pour une note de lecture éventuelle. Mais très vite, je m’en souviens encore, et ce n’était pas pour faire plaisir à ce cher disparu, cette note s’imposa à moi ; sans doute fut-elle l’une des toutes premières que j’eus la chance de retrouver peu après dans Europe. Le héros, Raphaël, avait découvert tout enfant qu’il était doué de la faculté de quitter le sol et d’évoluer dans les airs. Un camarade qui possédait également ce don lui avait appris que cette faculté les rendait invisibles, une fois envolés, à ceux qui ne pouvaient en faire autant, la majorités des terriens. Il y avait là quelque chose de tragique, naturellement, et, bientôt, devenu adolescent, puis adulte, Raphaël avait dû se résigner à s’enfermer dans ce qui, au lieu d’être une supériorité, s’était révélé n’être qu’une angoissante anomalie de la vie. Tout ce que nous retrouvons ici, dramatiquement conté, autrement conté dans le personnage de Lento que nous propose Antoni Casas Ros. Car tout ce qui n’est pas, ou n’est plus, ou n’est pas encore immédiatement assimilable par l’intelligence humaine est considéré par celle-ci comme une impardonnable étrangeté. Lento, un livre dérangeant, bien amené, pour une écriture poétique à fleur de coeur.

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